2026-09-24_
Ça suscite beaucoup de points d'interrogations quand je dis que Apnée est sur Youtube. J'ai mis le film sur Youtube dès sa première mondiale, à St-Félicien.
Pour comprendre l'étonnement, il faut un peu comprendre comment fonctionne la distribution de courts-métrages au Québec. Je suis pas du tout une experte ceci dit, je commence dans le domaine, mais je dénote quand même une tendance depuis que j'évolue dans ce milieu.
Le chemin traditionnel du court-métrage, c'est la distribution dans des festivals, et l'espoir de se faire acheter par la télé (ou une plateforme, aujourd'hui c'est de plus en plus la même game). Les plateformes, c'est payant; mais elles vont être intéressées par le film s'il a eu une reconnaissance, donc des sélection et des prix.
Un festival, lui ce qu'il veut, ce sont des premières. Une certaine exclusivité, en tout cas. Il y a plusieurs sortes de première: une première mondiale, une première internationale (c'est la première fois que le film est joué hors du pays d'origine), il y a nord-américaine, la première québécoise, la première ontarienne, la première montréalaise, etc.
Si je sors un film, je devrais stratégiquement choisir les festivals où je l'envoie selon un certain plan. Les festivals les plus gros et prestigieux, n'acceptent que des premières. Et plus la catégorie de première est big, plus le film a des chances d'être sélectionné. Envoyer le film dans un festival coûte de l'argent, et plus le festival est big, plus c'est cher (le plus cher où j'ai envoyé un film c'était à Berlin, 80 euros). Mais il y a aussi des gros festivals qui ne coûtent rien (Animation d'ottawa, animation d'Annecy).
Certains festivals paient des droits de diffusion (j'ai eu mettons 50$ de St-Félicien et j'ai 125$ de Regard), mais certains autres pas (j'ai rien eu de Slamdance à Los Angeles). Quand tu reçois des droits, tu te rembourses les frais que t'as payés pour soumettre le film, mais c'est pas avec ces droits-là que tu fais du profits, mettons. Ce sont des petits montants. Les gros montants sont de ventes télé, mais tsé, je "gros montant" est relatif: je me demande s'il y a un seul court-métrage dans l'histoire québécoise qui a fait du profit.
Un bon distributeur va d'abord miser sur les gros festivals. S'ils refusent, on passe à une catégorie plus petite. Des fois ça prend 2-3 ans avant qu'il y ait la première parce qu'il faut suivre le plan des festivals en ordre d'importance et leur date limite d'envoi n'est pas nécessairement alignée. Si Berlin refuse le film et que le prochain festival sur la liste des premières mondiales est mettons le tiff, je peux devoir attendre 6 mois - un an avant qu'il se passe quoi que ce soit.
Aussi, vu qu'on est dans le mindset de l'exclusivité, plusieurs festivals écrivent dans leur règlement qu'un film ne peut pas être disponible sur Internet. C'est vraiment pas tous les festivals qui ont cette politique, mais les très gros, eux, l'ont.
Puis, une grosse plateforme style télé n'acceptera pas d'acheter le film s'il est déjà gratuit sur youtube. Je n'ai pas tant creusé cette question et je me demande si c'est encore vrai, mais en tout cas c'est ce qu'on m'a dit.
C'est pour ça que généralement, un court-métrage qui sort ne sera pas disponible en ligne (gratuit, je parle pas de v.o.d.) avant au moins la tournée de festivals, qui dure autour de 3 ans. Et si on vend le film à une plateforme (parfois géobloquée), la plateforme impose souvent elle aussi une exclusivité en temps et en territoire.
En bref, la mentalité du milieu en ce moment... tenez-vous bien, ce sont les mots qu'on a utilisé, de deux sources différentes à 2 ans d'intervalle:
"si tu mets ton film gratuit sur internet, c'est la mort du film."
c'est pas mal ça que j'ai compris du monde de la distribution de courts-métrages, à date.
FAQUE: POURQUOI DIABLE METTRE APNÉE SUR YOUTUBE?
...
Moi je regarde ça pis...
....je trouve pas ça un brin absurde.
Mon premier public quand je fais des films, c'est le monde qui me lisent, ce sont les lecteurs de mes BD, et généralement, c'est pas un public qui va dans des festivals. C'est d'abord eux que je voulais rejoindre.
Le monde dans des festivals c'est oui des cinéphiles, mais c'est aussi beaucoup du monde qui font des films, ou du monde du milieu du film. Ça fait que les films se ramassent à être montré exclusivement à du monde du film, comme une petite chambre d'écho. Les films pourront pas se rendre organiquement jusqu'à ma tante qui est prof de primaire ou le cousin de mon chum qui est graphiste en Colombie. Ça pourrait faire ce chemin juste si le film était sur internet.
Petite parenthèse en passant, j'ai ressenti une grosse différence dans le regard que j'ai sur mes propres créations quand je fais de la BD VS quand je fais des films. Le premier public du livre, c'est le monde qui va dans des librairies ou des bibliothèques: c'est n'importe qui. C'est sûr que ça rassemble juste une partie de la population, mais le type de monde qui lit de la Bd, c'est quand même très large. Ça vient de plein de milieux, ça vient de plein de classes sociales (merci les bibliothèques), ça a plein de métiers différents... et c'est pas nécessairement du monde qui dessinent, ou qui sont critiques de BD.
En film, dans les festivals, vu que je m'adresse un peu plus au "mode du milieu", on dirait que je me ramasse pas mal plus complexée, plus autocritique. Je sens le regard de mes pairs, je sens le poids de la Critique de cinéma (avec un grand C), je sens cette espèce d'aspiration à l'élévation ou je sais pas trop... et ça me stresse et je dois me rappeler plus souvent de chasser cet oeil qui me regarde. En Bd, je crée avec des standards bas; en film, je crée en sentant les standards élevés. Fin de la parenthèse.