***14h36 1. Le chauffeur a un humour douteux, mais tu arriveras tout de même en avance. Autour de toi, les couleurs bégaient. Il y a comme une odeur d’eau. C’est parce que - tu ne le sais pas encore - tu entres en apnée. Et ça durera longtemps Longtemps. 2. - 5 mois plus tard, ça va mieux, mais ça ne va pas “bien”. Tu as recommencé à travailler. Tu es fonctionnelle. Tu n'es plus étendue de tout ton long sur un lit sans bouger. - Tu peux désormais avaler autre chose que de la soupe. Tu arrives à dormir la nuit - peu, mais au moins tu y arrives. - Tu es à nouveau capable de confronter le regard des gens. Les gens autour de toi sont soulagés de voir cette amélioration; ils pensent que t’es “guérie”. L - Sophie! (...) Sophie! Salut! S - Eh, salut Laura. L - Ça va? S - Oui, toi? Ils sont contents, tant mieux pour eux. Puisque tu n’es plus au seuil critique, ton cas ne les intéresse plus. L - Comment t’as trouvé le concert? S - Bien. (...) Mais pour le Shostakovitch, je préfère encore Brigitte Poulin, qu’on avait vu il y a deux ans. L - Ah oui, je suis d’accord. (Laura parle mais on l'entend pas: "mais quel pianiste, quand même! Son choix de tempi est particulier, sur le Chopin j'ai entendu une ligne intermédiaire que j'avais jamais entendu avant! Tu vois de quoi je parle? C'est clairement un pianiste à suivre, en tout cas!) Tu connais Laura de l’université, vous avez étudié ensemble. Comme la plupart des gens qui ont étudié en musique, elle n’en fait plus vraiment aujourd’hui. Dans 3 ans, elle fera un voyage au Vietnam qui changera sa vie. Elle ira s’installer là-bas avec un anglais de Manchester. L - Au fait, je te présente Anne. Anne, c’est Sophie. On a étudié ensemble à l’université. S - Enchantée A - Enchantée. Il y a quelque chose de bizarre chez cette fille, tu ne saisis pas tout de suite ce que c’est. La petite couture sous son collet. Son t-shirt est à l’envers. S - Tu fais une thèse sur les écrits de Schuman? Très intéressant, c’est qui ton directeur? A - Bernard Williams. Tu connais? S - Bernard William, bien sûr! J’étais dans l’organisation d’un colloque l’an dernier, on l’avait invité. Un brillant chercheur! A - Mais j’y étais, à ce colloque-là! On s’y est peut-être croisé sans le savoir? S - Mmm… je pense pas… J’ai dû quitter l’organisation en cours de route et j’y ai pas assisté. A - Ah? Pourquoi? S - (...) J’étais malade. (dialogue à peine entendu en BG: - j’ai déposé la semaine dernière! j’arrive à peine à y croire, c’est fou! ça a été très long et très dur. - ah ben bravo, félicitation! - je me sens tellement légère. - c'est quand ton jury? - ah je peux pas penser à ça pour le moment. je fais juste prends des marches, je respire l'air pur et je vais voir des concerts.) Cette fille-là, tu ne la reverras plus. Elle déménagera en Estrie avec son copain dans un an, deux mois et quatre jours. Elle vivra heureuse puis mourra d’un cancer du poumon à l’âge de 57 ans. C’est qu’elle enfile cigarette sur cigarette depuis l’âge de 11 ans et qu’elle n’a jamais été capable d’arrêter. Toi aussi tu fumes, mais tu ne mourras pas d’un cancer du poumon, comme la fille au t-shirt à l’envers. Tu mourras d’autre chose. 3. Tu travailles dans cette société de concerts depuis maintenant deux ans. Ton travail consiste à remplir des papiers, faire des devis, rédiger des demandes de subvention, serrer des mains, trouver des partenaires financiers… C’est pas très bien payé, mais ça va. Bien entendu, quand tu étudiais en musique, ce n’est pas exactement le boulot que tu avais en tête. Tu aurais bien voulu faire de la recherche… Comme Bernard Williams. Être invitée à travers le monde pour donner des conférences sur Liszt, sur Wagner… Mais bon. C’est pas ça qui est arrivé. M - As-tu reçu mon communiqué de presse? S - Oui, je m’occupe de ça dès que j’ai fini le rapport de sub. M - Parfait, merci. Ah, pis oublie pas de mettre Réjean en c.c. S - oui oui. Marc a un superbe sourire. Il n’avait pas exactement ce sourire-là quand il parlait dans ton dos, il y a deux semaines. Lui, et d’autres collègues, autour d’une table. Vous vous connaissez depuis un bout de temps, déjà. M - Si ya quoi que ce soit, fais-moi signe. S - Pas de trouble. Marc changera souvent d’emploi. Il aura deux fils - des jumeaux - et deux femmes. La seconde souffrira du trouble de la personnalité limite et le manipulera jusqu’à sa mort. 4. Bien sûr, t’as essayé le psy. Mais... ça coûtait trop cher. Et puis, après huit séances, tu ne sentais pas que ça t’aidait vraiment. T’as menti à la psy; t’as dit que t’allais mieux, que tu ne ressentais plus le besoin de la consulter. Donc: bye bye. Est-ce qu’il y a une cause, à tout ça? Ou est-ce que c’est juste un dérèglement neurologique? Qu’est-ce qui fait qu’un jour, tu te réveilles et tu t’aperçois que ta vie n’a plus aucune cohérence? Que tu n’as aucune valeur? Qu’il n’y a pas d’avenir? Que tout le monde autour de toi se fout de toi? Ou pire, que les gens médisent de toi? Tu n'as pas voulu essayer les anti-dépresseurs. Tu as peur de devenir quelqu’un d’autre. Quelqu’un que tu n’es pas. À la place, tu as trouvé quelque chose d’autre. Bien sûr, tu sais que ça ne règle rien. Mais ça rend les choses plus supportables. La plupart du temps. 5. S - Ha ha ha! Ça c’était trop drôle!! L - Mmm… je m’en souviens pas S - Attends, comment tu peux ne pas t’en souvenir!? (...) Ce prof-là était pathétique, y avait aucune autorité sur nous. L - Mouais mais sérieux… il faut être un peu maso ou un peu cave pour vouloir devenir prof d’anglais au secondaire. S - Mets-en. Laurent est un ami d’enfance. Alcoolique. Dépressif. Suicidaire. Tu lui pardonnes son alcoolisme, puisque toi-même, t’es tout le temps gelée. S - euh.. Laurent? (...) Euh (...) je suis pas sûre que… L - mm Tu es toujours inquiète pour lui. T’as peur qu’il se tue. L - bon. C’est pour ça que tu couches avec lui. Y a aucune autre raison. Parce qu’autrement, t’en as pas vraiment envie. Il se tuera dans trois ans, huit mois et deux jours. Et tu n’auras rien pu faire. 6. C’était une petite miette de Pringles. S - Le dernier dossier est envoyé. Si ya quoi que ce soit, t’as juste à demander à Amélie, je lui ai tout expliqué. M - Ben là, tu pars juste une semaine. (...) Tu vas faire quoi, à Québec? S - voir ma mère. M - T’es chanceuse! Y annoncent super beau! Profites-en. (...) Apporte de la crème solaire et prends soin de toi! Ciao! S - ciao. Tu avales ses recommandations comme un grand verre d’eau salée. Tu pars une semaine. Ils pourront arrêter de se retenir et parler dans ton dos allègrement. Tu te demandes s’ils iraient jusqu’à fouiller dans tes affaires. 7. Ce petit garçon s’appelle Étienne, et il deviendra très très riche. Elle, elle sera passionnée d’orchidées et enseignera la botanique à l’université. Ce sera une grande chercheuse. Ce que toi-même, t’aurais bien voulu être. 8. (La mère parle en BG mais on entend pas ce qu'elle dit: "Et pis là, il m'a dit que c'était un peu fou de descendre à Lévis juste pour aller voir un chat, mais qu'est-ce que tu veux que je te dise? Il est peut-être un peu fou? Mais en tout cas tout ça pour dire que François a pris le char de Sylvie, sans le dire à personne, il a roulé roulé roulé jusqu'au chalet et rendu là-bas, il a pas trouvé personne. Le chalet était vide! Moi je lui avais dit qu'il y aurait personne, mais bon moi personne m'écoute jamais faque c'est ça.") Ta mère parle beaucoup, mais écoute peu. Tant mieux, tu ne saurais pas quoi lui dire. Si t’es partie à Québec, ce n’est pas tant pour la voir, que pour t’éloigner. T’éloigner de tout. Mais même à 230 km de chez toi, t’arrives pas à t’éloigner. C’est collé… comment dire… Succionné à toi? Tu aimerais tellement un répit Ne plus penser à rien Ta mère est partie faire des courses. Il n’y a plus que toi dans la maison. (musique) Mère - Hello! Chuis rentrée! (...) Tu peux continuer à jouer, si tu veux. S - Non c’est beau. J’avais fini. Après une semaine à Québec, ton appartement n’a pas changé d’un iota. En revenant au travail, la première chose que tu vas voir C’est la poignée de ton tiroir. 9. Il y a cinq mois T’étais toute seule chez toi. En arrêt de travail sur ordre du médecin. (Pleurer. C'est ce que tu faisais de tes journées.) T’avais tout lâché - y compris le colloque sur lequel tu bossais depuis un an. T’avais laissé tomber l’équipe. Cette journée-là, Bernard Williams donnait sa conférence. “L’influence de Liszt dans l’oeuvre de Wagner”. Ça se passait à l’autre bout de la ville. Et toi, tu étais couchée sur ton lit. T’avais toujours voulu voir Bernard Williams en vrai, t'avais lu tellement de ses livres. S chuchotté - Allez, lève-toi (...) Lève-toi Il t’aurait fallu prendre deux bus et un métro et tu serais arrivée en retard. Alors t’as pris un taxi. Le chauffeur faisait des blagues douteuses, mais t’es quand même arrivée en avance. Et là T’allais entrer Mais t’es pas entrée. "Je suis supposée être trop malade pour organiser un colloque. Je serais donc supposée être trop malade pour assister à une conférence." Tu imaginais le regard de tes collègues te voyant à la conférence. “Elle nous laisse tomber, mais elle est magiquement remise pour aller voir Bernard Williams” T’es rentrée en prenant deux bus et un métro. 10. La miette de Pringles est dans la poubelle et le travail reprend son cours. La journée est magnifique. A - Sophie? (...) Sophie, c’est bien ça ton nom? Tu ne la replaces pas tout de suite. A - T’habites dans le coin? S - Ben je travaille ici, en fait. A - Ça pourrait peut-être t’intéresser… Tu sais peut-être que Bernard Williams va donner une conférence dans le Vermont. La fille au t-shirt à l’envers! Elle a les cheveux attachés. S - Oui, j’en ai entendu parler. A - On monte au Vermont avec d’autres étudiants en fin de semaine. (...) Il nous reste une place dans la van, ça t’intéresserait? (...) On demande juste un petit montant pour couvrir l’essence. S - Mmm… (...) Tu veux une cigarette? A - Non merci, je fume pas. S - T’as arrêté? A - Arrêté? Non. J’ai jamais commencé. (...) Alors? Tu veux te joindre à nous? (...) Pour le Vermont. (...) Ça me ferait plaisir que tu viennes! S - peut-être. A - Je te donne ma carte, ya mon numéro. S - C’est beau, je verrai. A - On part samedi à 8 heures. Tu me texteras! (...) Allez, j’dois filer. Salut! S - Salut Encore cette odeur d’eau Ça durera encore longtemps. Longtemps. ***15h28